Josep Maria Cañellas – Photographie des Artistes

Page d’un recueil de photographies de Josep Maria Canellas conservé à la BnF [EO-153-PET FOL].
Page d’un recueil de photographies de Josep Maria Canellas conservé à la BnF [EO-153-PET FOL].

JMC / BnF

Ayant récemment achevé l’intégration dans la base de données des deux cents photographies composant le « recueil BnF de nus » souvent évoqué ici1, je me proposai de produire une petite synthèse de ce que l’on connaît de Josep Maria Cañellas (JMC) à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et particulièrement au département des Estampes et de la Photographie.

À cette question, le catalogue général de la BnF apporte certes déjà la réponse — n’était qu’il le fait d’une manière peut-être un peu sèche et expéditive (mais ainsi font les catalogues). J’aimerais étoffer ces référencements d’indications descriptives additionnelles (bien conscient que cette façon de faire s’écarte dangereusement de l’orthodoxie documentaire).

Le catalogue général de la BnF restitue sept notices documentaires concernant Cañellas (Josep Maria).

  • Deux d’entre elles portent sur les deux monographies existantes consacrées au photographe.
  • Une troisième répertorie une « série non reliée » [cote SNR-1 (CANELLAS, J. M.)] (désormais indisponible mais intégrée, si je ne me trompe pas, à la référence EO-153-PET FOL listée ci-après).
  • Les quatre notices restantes, qui vont nous intéresser ici, sont les suivantes :
    SG PORTRAIT-2059 [numérisé dans Gallica]
    Un portrait d’Edmond Alexandre Archdeacon (1822-1895) issu des collections de la Société de géographie de Paris.
    VE-1449-PET FOL [numérisé dans Gallica]
    Un recueil titré « Vues de Paris » compilant les travaux de divers photographes dont Cañellas.
    EO-153-PET FOL [recueil non numérisé]
    Un recueil entièrement composé de photographies de Cañellas provenant de divers versements effectués au dépôt légal et d’autres sources comme les collections de Georges Sirot.
    KC-456-FOL [numérisé dans Gallica]
    Le recueil de nus féminins anonyme évoqué ci-dessus dont tout porte à croire qu’il est lui aussi entièrement composé de photographies de Cañellas.

Bien entendu, la question sous-jacente est celle de l’exhaustivité de ces référencements : reste-t-il des chances d’identifier d’autres travaux de Cañellas dans les fonds de la BnF ? J’aime à penser que la réponse figure dans la question.

Table — Les quatre références de la BnF

  1. Le portrait d’Archdeacon [SG PORTRAIT-2059]
  2. Le recueil « Vues de Paris » [VE-1449-PET FOL]
  3. Le recueil Cañellas [EO-153-PET FOL]
  4. Le recueil de nus [KC-456-FOL]

1/ Le portrait d’Edmond Alexandre Archdeacon [SG PORTRAIT-2059]

Portrait d’Edmond ALexandre Archdeacon
Notice catalogueNumérisation Gallica

Cette photographie issue des collections de la Société de géographie de Paris, reproduisant un portrait peint de l’agent de change honoraire Edmond Alexandre Archdeacon membre de ladite société, a fait de ma part l’objet d’une petite étude publiée dans un billet séparé : Digression sur un portrait d’Edmond Archdeacon par Josep Maria Cañellas, auquel je me permets de renvoyer.

La photographie est répertoriée dans la base de données Photographie des Artistes sous la référence id. 268.

À ma connaissance, il s’agit d’un cas particulier, et peut-être unique, parmi les travaux de Cañellas : la Société de géographie ne recense aucun autre portrait réalisé par Cañellas et on ne connaît pas d’autre portrait réalisé par Cañellas d’une personnalité mondaine qui ne soit pas du monde des arts.

Mais — qui sait ? — peut-être les portraits des VIP de l’époque se révèleraient-ils un filon prometteur à explorer…

2/ Le recueil « Vues de Paris » [VE-1449-PET FOL]

[Recueil. Vues de Paris], plat de couverture, BnF.
Notice catalogueNumérisation Gallica

Ce recueil, prenant la forme d’un album relié d’une taille respectable (33 × 42 cm), provient des collections de Georges Sirot. Une version numérisée est disponible dans Gallica.

Il regroupe cent vingt-quatre photographies, pour la plupart de grand format, au recto et au verso de trente-neuf feuillets. Il s’agit de vues très diverses de Paris (et de Versailles), prises par divers photographes à des périodes également diverses. Elles sont accumulées dans l’album sans souci apparent de logique chronologique ni thématique, du moins à mon point de vue.

On y trouve donc, éparpillées sur trois feuillets différents, six vues signées Cañellas (JMC). Cinq d’entre elles sont prises aux abords du champ de courses de Longchamp ; la sixième est prise dans ou aux abords d’un parc que je n’ai pas su identifier. Elles sont dérivées de plaques au format 13 × 18 cm.

Ces photographies de Cañellas sont présentées et commentées ici-même dans le billet Un dimanche aux courses (Josep Maria Cañellas à Longchamp) auquel je me permets également de renvoyer.

On les retrouvera dans la base de données Photographie des Artistes groupées dans la série « Recueil. Vues de Paris ».

La mise au jour récente de ces clichés de Cañellas au sein d’un album hétéroclite laisse à penser que d’autres découvertes, dans des contextes similaires, sont encore à venir2.

3/ Le recueil Cañellas [EO-153-PET FOL]

Planche tirée du recueil Cañellas de la BnF (cote EO-153-PET FOL)
Notice catalogue • [non numérisé]

Ce recueil, qui n’a pas encore été numérisé, rassemble les photographies issues des fonds de la BnF dont il est assuré qu’elles sont de Cañellas. La plupart proviennent de versements faits au titre du dépôt légal (pour partie du vivant de Cañellas et pour partie après son décès) ; certaines proviennent des collections de Georges Sirot ; d’autres enfin proviennent de dons et d’acquisitions. À ce jour, le recueil regroupe vingt-six épreuves distribuées matériellement sur vingt-et-un feuillets.

Un grand nombre d’entre elles ont été reproduites dans le catalogue de l’exposition consacrée à Cañellas en 2005 au Musée de l’Empordà à Figueres3.

À l’occasion de visites au département des Estampes et de la Photographie, j’en ai moi-même réalisé des reproductions — d’une qualité améliorable. On peut les retrouver dans la base de données listées dans la série « Recueil EO-153-PET FOL (BnF) » (les photographies y sont restituées selon leur ordre d’apparition dans le recueil physique).

La composition du recueil est détaillée dans le registre par auteur consultable en salle de lecture à l’entrée « Cañellas, Josep Maria (J.M.C.) ». Il y est notamment indiqué la provenance des photographies4 :

  • dix-huit proviennent de versements effectués au titre du dépôt légal ; deux dates de versements sont indiquées : 1899 (douze épreuves) et 1902 (six épreuves) ;
  • trois (dont probablement un doublon) sont notées comme provenant des collections Georges Sirot ;
  • deux comme provenant d’un don (indication d’origine « D. 10161 ») ;
  • deux autres comme provenant d’une acquisition (indications d’origine « A. 11257 » et « A. 23121 ») ;
  • une épreuve a pour mention d’origine : « (Cachet Bibl.... A 1873) ».
  • une épreuve est enregistrée sans date d’entrée ni mention d’origine et décrite comme « Reproduction d’un tableau (danseuses de French-Cancan) » ; il s’agit en fait d’un versement au dépôt légal effectué en 1899.

Aparté

La BnF garde dans le Registre des estampes et des photographies déposées de 1898 à 1902 la trace des différents versements effectués par Cañellas ou ses ayants droit au titre du dépôt légal. En tout, vingt-et-un versements ont eu lieu à trois occasions :

  • 3 juin 1899, douze versements :
    • DL 1899 № 221 à 231 — 11 épreuves5 libellées de manière générique « Études de nus pour artistes – Carte album » ;
    • DL 1899 № 232 — 1 épreuve « Bal de Paris » ;
  • 14 septembre 1899, un unique versement :
    • DL 1899 № 483 — 1 épreuve « Étude de tête de jeune fillette » ;
  • 8 août 1902, huit versements :
    • DL 1902 № 172 à 179 — 8 épreuves libellées « Académie de femme » chacune brièvement annotée et accompagnée du numéro que lui avait donné le photographe.
BnF, Registre des estampes et des photographies déposées de 1898 à 1902 (03/06/1899)
Dépôt légal, 03/06/1899
BnF, Registre des estampes et des photographies déposées de 1898 à 1902 (14/09/1899)
Dépôt légal, 14/09/1899
BnF, Registre des estampes et des photographies déposées de 1898 à 1902 (08/08/1902)
Dépôt légal, 08/08/1902 (1)
BnF, Registre des estampes et des photographies déposées de 1898 à 1902 (08/08/1902)
Dépôt légal, 08/08/1902 (2)

Rappelons que Cañellas décède le 12 juin 1902. Le versement du 8 août 1902 a donc été effectué par un tiers. On peut supposer qu’il s’agissait de sa veuve, Jeanne Martin, qui entreprit de poursuivre avec sa sœur Victorine-Colombe Martin les activités commerciales de la marque J.M.C.

Le registre des auteurs ne reprend pas toujours en titre le libellé des sujets du registre du dépôt légal : le Bal de Paris devient ainsi Reproduction d’un tableau (danseuses de French-Cancan) et l’Étude de tête de jeune fillette devient Portrait de fillette aux cheveux longs.

Pour les nus, les rapprochements entre les deux registres se font sans difficulté par le numéro d’ordre du dépôt légal et/ou par le numéro JMC.

Si la principale origine des photographies du recueil EO-153-PET FOL s’avère être le dépôt légal, il est à observer que toutes les photographies qui y ont été versées n’y figurent pas : deux des épreuves déposées le 8 août 1902 (DL 174 et DL 177) en sont absentes. D’après leur numéro JMC, il s’agirait des deux suivantes :

Photographie JMC 5999
DL 1902, № 174, « Académie de femme – cheveux défaits – № 599 JMC ». (Je suppose ici une erreur de saisie et qu’il faille lire 5999 ; voir JMC 5999.)
Photographie JMC 5710
DL 1902, № 177, « Académie de femme – au cerceau – № 5710 JMC ». (Voir JMC 5710.)

J’ignore le sort de ces deux photographies dans les fonds de la BnF.

On peut supposer que les versements effectués en 1899 ont eu à voir avec la participation à venir de Cañellas à l’Exposition universelle de 1900, où il gagnera une médaille de bronze6. Ou avec son affiliation à la Chambre syndicale de la photographie qui eut lieu justement en 1899.

Une autre hypothèse, compatible avec les précédentes, serait que ces versements (principalement des nus) aient été effectués dans le cadre du contentieux juridique soulevé par l’utilisation non autorisée du fameux portrait JMC 5355 en couverture du roman La Vierge de Babylone. Ledit portrait fait en effet partie des versements effectués par Cañellas à la B.N. en 1899 (DL № 226).

Restent à comprendre les motivations derrière les versements effectués en août 1902, après le décès de Cañellas : s’agissait-il, pour sa veuve et sa belle-sœur Victorine-Colombe, de confirmer la poursuite des activités commerciales de la marque J.M.C. ? de se protéger contre les reproductions abusives des nus par des éditeurs de revues ou de cartes postales ? Je n’ai pas la réponse7.

Le recueil EO-153-PET FOL ne présente pas d’unité thématique particulière. C’est avant tout une collection d’images signées du même auteur, ordonnées semble-t-il par date d’arrivée croissante à la B.N. On y retrouve quelques-unes des activités photographiques qui furent celles de Cañellas : nus, portraits, instantanés de rue. Mais en sont absents par exemple ses travaux de reproduction d’œuvres d’art, ses portraits d’animaux ou ses réalisations de commande de nature commerciale.

Le groupe principal du recueil est constitué par les nus versés au titre du dépôt légal. En voici quatre exemples.

BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 2
EO-153-PET FOL, f. 2
(JMC 5440)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 3
EO-153-PET FOL, f. 3
(JMC 5355)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 12
EO-153-PET FOL, f. 12
(JMC 5980)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 14
EO-153-PET FOL, f. 14
(JMC 6264)

Les nus sont tous des clichés signés JMC et numérotés dans le négatif. La plage des numéros est plutôt étendue (de JMC 4650 à JMC 6264) et couvre vraisemblablement des travaux menés à plusieurs années de distance (même si la datation des nus de Cañellas s’avère délicate et incertaine). On peut remarquer que les versements de 1902 couvrent également un large échantillon de numéros.

Les autres éléments du recueil sont de nature plus disparate.

Le portrait de la fillette (DL 1899, № 483) est représentatif d’une activité spécifique du photographe dont on connaît peu d’exemples. On peut le rapprocher du portrait des deux jeunes garçons daté du 31 juillet 1899.

BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 15
EO-153-PET FOL, f. 15
(id. 69)
J. M. Cañellas, id. 846
J. M. Cañellas, id. 846

On recense également dans le recueil trois clichés liés à l’univers du Moulin Rouge et du cancan, dont le Bal de Paris, auxquels il faut sans doute joindre le portrait de la Femme à la bicyclette dont je crois que le modèle n’est autre que la danseuse dite Traviata :

BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 16
EO-153-PET FOL, f. 16
(id. 96)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 18
EO-153-PET FOL, f. 18
(id. 9)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 8
EO-153-PET FOL, f. 8
(id. 97)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 17
EO-153-PET FOL, f. 17
(id. 101)

On y trouve enfin quatre instantanés de rue, deux figurant des gendarmes et/ou des gardes républicains avec leurs chevaux et deux autres captant des scènes de rue, l’une place de Clichy et l’autre en un lieu que je n’ai pas encore identifié :

BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 20
EO-153-PET FOL, f. 20
(JMC 325)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 21
EO-153-PET FOL, f. 21
(JMC 847)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 7
EO-153-PET FOL, f. 7
(JMC 250)
BnF, recueil EO-153-PET FOL, f. 19
EO-153-PET FOL, f. 19
(JMC 254)

Note — les notices attachées à chacune de ces photographies dans la base de données fournissent quand c’est possible des informations complémentaires sur la localisation et la datation des images.

Il est ainsi intéressant de relever que les versements à la B.N. effectués par Cañellas ou ses ayants droit concernent pour l’essentiel des nus. Les instantanés de rue, réalisés une dizaine ou une quinzaine d’années auparavant, sont parvenus à la B.N. par d’autres voies. Comme évoqué plus haut, on peut donc raisonnablement en déduire que les versements effectués au titre du dépôt légal répondaient avant tout à des considérations juridiques et commerciales : démonstration d’une démarche artistique et défense de la propriété intellectuelle.

4/ Le recueil de nus [KC-456-FOL]

[Recueil. Nus féminins], plat de couverture, BnF
Notice catalogueNumérisation Gallica

Dernière référence recensée dans le catalogue de la BnF, ce recueil est entré dans les collections de la BnF par une acquisition réalisée en 1998, semble-t-il, si j’interprète correctement son numéro d’inventaire : ACQ 98-00559. Je ne connais pas les circonstances de cette acquisition.

Il se présente comme un imposant album au format à l’italienne (36 × 48 cm) renfermant deux cents photographies « sur papier aristotype » de formats variés mais homogènes (généralement issues par tirage-contact de plaques au format 13 × 18 cm).

Les photographies sont distribuées par quatre au recto de cinquante feuillets, le tout encadré de pages de garde.

Si l’on excepte les étiquettes de numérotation accompagnant les clichés, on ne relève aucune mention ni imprimée ni manuscrite. Il pourrait s’agir d’un document à vocation commerciale.

BnF, recueil de nus KC-456-FOL, vue 10.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL. Exemple de la vue 10 (photographies № 421 à 424). Source BnF/Gallica.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, vue 10 (détail).
Détail de l’exemple ci-contre.

Les photographies du recueil sont numérotées séquentiellement, du numéro 401 au numéro 600, à l’aide d’étiquettes imprimées apposées sur le petit côté de chaque épreuve. La plage utilisée pour les numéros laisse à penser que cet album faisait partie d’un ensemble dans lequel sans doute deux autres albums enregistraient les photographies numérotées de 1 à 200 et de 201 à 400 et dans lequel, possiblement, un ou plusieurs autres albums enregistraient des photographies portant un numéro supérieur à 600. Mais nous n’avons pas connaissance de ces éventuels autres albums.

Longtemps non attribuées, les photographies du recueil ont été récemment mises au crédit probable de Josep Maria Cañellas, « photographe présumé ». Je vais essayer ci-dessous d’avancer les arguments plaidant pour ce crédit.

Le recueil dans son ensemble présente une grande unité formelle, tant dans les formats des épreuves que dans leur composition stylistique. À commencer évidemment par leur thématique générale : il s’agit exclusivement de nus.

Les éléments de mise en scène (décors, accessoires) sont en nombre restreint et régulièrement réutilisés de vue en vue. Les techniques d’éclairage sont également très homogènes. Les plans sont variés mais certains sont assez récurrents (plan italien ou américain du modèle devant un fond uni sombre ; plan rapproché en buste du modèle assis dans un fauteuil recouvert de voiles).

On peut supposer qu’un même matériel a été utilisé pour les prises de vue et qu’un même ensemble de procédures a été retenu pour les tirages papier. Un certain nombre d’indices — notamment le tapis au sol — laissent à penser que les séances ont toutes eu lieu dans le même studio, dans un espace somme toute assez confiné. On peut en inférer que ces nus ont sans doute tous été réalisés au cours d’une période plutôt brève. S’ils ont bien de Cañellas, datent-ils des années Abbesses (1894-1897) ou des années Wagram (1898-1902) ? À ce stade impossible de répondre — mais je ne les crois pas plus anciens.

À l’observation détaillée des photographies du recueil, plusieurs constatations peuvent être formulées :

  • les séances de pose avec les modèles ont généralement donné lieu à la sélection de plusieurs clichés (mais on trouve quelques cas d’un modèle n’apparaissant qu’une seule fois) ;
  • l’ordonnancement des clichés issus d’une même séance ne respecte pas toujours leur enchaînement chronologique supposé (ce qu’on décèle par exemple à la coiffure du modèle, tantôt en place et tantôt défaite) ;
  • mieux, les clichés issus d’une même séance ne sont que très-épisodiquement groupés ensemble : ils sont le plus souvent éparpillés à plusieurs feuillets de distance l’un de l’autre sans qu’on puisse y déceler une motivation particulière8 ;
  • enfin, au vu des photographies qu’on connaît par ailleurs, il est manifeste que les photographies du recueil ne forment qu’un échantillon des clichés pris au cours des séances de pose de chacun des modèles.

Pour ma part, j’ai en effet identifié un nombre significatif de photographies qui ne figurent pas dans le recueil de la BnF mais qui lui sont très-clairement apparentées et proviennent sans le moindre doute d’une même séance de pose impliquant les mêmes modèles et les mêmes éléments de mise en scène (accessoires, décors).

C’est du reste sur la base de tels rapprochements qu’il a été possible d’envisager une attribution des photographies du recueil à Cañellas.

En voici trois exemples (photographie extraite du recueil BnF à gauche, photographie hors recueil à droite).

BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 496.
KC-456-FOL, № 496
Ader, Étude de nu féminin, c. 1900.
Étude de nu féminin, c. 1900. Source : Ader.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 444.
KC-456-FOL, № 444
Delcampe, [sans titre].
[sans titre]. Source Delcampe.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 575.
KC-456-FOL, № 575
François Binétruy, photo de nu, vers 1890.
Photo de nu, vers 1890. Source : François Binétruy.

Ce dernier exemple donne à voir, en regard du cliché № 575 du recueil de la BnF, un cliché très similaire du même modèle (même type de pose, même plan américain). Or — et c’est l’élément décisif — cette seconde photographie provient d’un album estampillé Josep Maria Cañellas.

Cet autre album, aujourd’hui dispersé, a longtemps été en la possession du marchand François Binétruy (Brocante de l’Orangerie) qui l’avait acquis lors d’une vente à Drouot. L’album comprenait quarante photographies et arborait donc le nom de Cañellas (ou le monogramme J.M.C.) en couverture. Ne parvenant pas à le revendre complet, Binétruy s’est résolu à en vendre les photographies séparément (on en trouve encore des reproductions pour une dizaine d’entre elles dans la partie « Nos archives » de son site).

Il s’agissait peut-être d’un album du type de ceux que proposaient à la vente Jeanne & Victorine-Colombe Martin, la veuve et la belle-sœur de Cañellas9.

L’existence d’un tel album a été déterminante pour l’attribution à Cañellas d’un certain nombre de nus, et en particulier ceux du recueil de la BnF. En effet, outre l’exemple évoqué ci-dessus, plusieurs autres clichés de l’album Binétruy se retrouvent à l’identique dans le recueil de la BnF, comme les deux suivants :

François Binétruy, photo de nu, vers 1890.
Photo de nu, vers 1890. Source : François Binétruy.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 515.
KC-456-FOL, № 515
François Binétruy, photo de nu, vers 1890.
Photo de nu, vers 1890. Source : François Binétruy.
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 472.
KC-456-FOL, № 472

De fait, c’est bien parce que les tirages de l’album que possédait François Binétruy sont sourcés Cañellas (JMC) qu’on peut attribuer à ce même Cañellas les photographies № 515 ou № 472 du recueil de la BnF et qu’on peut, par transitivité, lui attribuer les autres photographies des séries réalisées avec les mêmes modèles dans les mêmes environnements — en l’espèce, les deux séries des modèles 553 et 473 :

De nombreux cas similaires étant attestés10, on en vient peu à peu à se persuader que la totalité des photographies du recueil de la BnF a pour auteur Cañellas.

Par ailleurs, pour rebondir sur une précédente remarque, la vocation commerciale du recueil de la BnF semble pouvoir être établie au vu des multiples tirages qu’on connaît des photographies du recueil ou apparentées au recueil. De tels tirages se retrouvent régulièrement sur le marché et notamment sur les sites de vente aux enchères. Certains sont répertoriés dans la base de données (voir par exemple Recueil BnF, № 440, Recueil BnF, № 568 ou Recueil BnF, № 582). On a peut-être bien affaire, avec le recueil de la BnF, à un catalogue de démonstration que Cañellas mettait à disposition des clients de son studio.

Poursuivant l’examen du recueil, on repère aisément des séries construites autour du même modèle (parfois deux) dans des poses manifestement saisies au cours d’une même séance dans une même mise en scène11.

Ainsi des cinq premiers portraits de l’album, donnant à voir le même modèle dans un même contexte de pose académique sur un socle de statue :

BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 401.
KC-456-FOL, № 401
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 402.
KC-456-FOL, № 402
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 403.
KC-456-FOL, № 403
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 404.
KC-456-FOL, № 404
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 405.
KC-456-FOL, № 405

De fait, la plupart des photographies du recueil relèvent d’une série de prises de vue qu’on peut tenter de reconstituer, mettant en scène un même modèle, plus rarement deux. De ce que j’ai pu observer en faisant appel au corpus que je connais des nus attribués ou attribuables de Cañellas, certaines séries ne sont attestées qu’au sein du recueil de la BnF ; d’autres peuvent être complétées par des photographies issues de ce corpus plus général12.

Comme je l’évoquais plus haut, le recueil ne regroupe pas toujours l’une à la suite de l’autre les photographies participant d’une même série. Très-souvent, celles-ci se trouvent dispersées au sein du recueil sans qu’on puisse y déceler une raison particulière.

Ainsi de la série du Modèle 435, composée des photographies № 425, 435, 565, 567 :

BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 425.
KC-456-FOL, № 425
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 435.
KC-456-FOL, № 435
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 565.
KC-456-FOL, № 565
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 567.
KC-456-FOL, № 567

De plus, comme on peut l’observer de ce dernier exemple, l’ordre d’apparition des photographies d’une même série ne respecte pas nécessairement l’ordre (vraisemblable) des prises de vue. Manifestement, les photographies № 425 et 567 ont été prises dans la foulée l’une de l’autre alors qu’elles sont enregistrées à des emplacements du recueil très éloignés l’un de l’autre.

On en trouve un autre exemple avec ces deux épreuves de la série dite de La dame au petit chien qui montre le modèle décoiffé (№ 577) juste avant une vue du même modèle encore coiffée de son chignon (№ 578) :

BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 577.
KC-456-FOL, № 577
BnF, recueil de nus KC-456-FOL, photo № 578.
KC-456-FOL, № 578

En intégrant les photographies du recueil dans la base de données, j’ai donc tenté d’isoler les différentes séries qu’on peut y repérer et, pour chacune, de rétablir l’ordre séquentiel vraisemblable des photographies qui les composent.

Au sein du recueil, certaines séries sont assez fournies, avec plus d’une dizaine de vues ; d’autres se limitent à deux ou trois photographies ; et pour une vingtaine d’épreuves, je n’ai pas réussi à les inscrire dans une série, soit que les indices s’avèrent insuffisants (cas des modèles photographiés de dos sur fond noir sans autre accessoire, comme № 567), soit que le modèle ne semble pas être attesté ailleurs (dans le recueil ou en dehors, comme № 424). Bien sûr, je n’exclus pas de me tromper ici ou là dans mes regroupements comme dans mes dégroupements. Et, bien sûr, ce qui est vrai aujourd’hui sera sans doute démenti demain lorsque de nouvelles photographies auront été retrouvées.

En résultat de mon analyse, j’ai repéré à ce jour trente-trois séries distinctes dans le recueil en identifiant trentre-trois modèles distincts (posant parfois en couple avec un second modèle).

En voici quatre exemples (la liste complète est accessible ici) :

Dix-neuf séries sont composées exclusivement de clichés tirés du recueil (je n’ai pas retrouvé hors du recueil de photographie avec ces modèles), comme dans l’exemple cité plus haut de la série du Modèle 401.

Et donc quatorze séries intègrent, en complément des épreuves du recueil, des photographies qui n’y figurent pas mais font partie du corpus général des nus attribués ou attribuables à Cañellas.

Ainsi de la série du Modèle 588 dans laquelle j’identifie quatre épreuves tirées du recueil de la Bnf :

et auxquelles j’adjoins quatre photographies issues d’autres sources :

Encore une fois, il est fort possible que ces séries soient complétées et remodelées au fur et à mesure de la découverte de nouvelles photographies de Cañellas. Voire d’albums entiers !

Mon intime conviction est que les photographies de ce recueil de nus sans auteur déclaré sont de Cañellas. Mais j’admets volontiers que cette conviction s’appuie sur des arguments encore fragiles qu’on pourrait vouloir contester.

Le principal argument repose sur l’existence de l’album estampillé Cañellas ayant appartenu au marchand Binétruy mais qui n’existe plus. Sans aucunement remettre en cause la parole du marchand, c’est un élément qui désormais nous fait matériellement défaut et dont l’absence affaiblit quelque peu la démonstration. Il n’en reste pas moins que les recoupements qu’on peut faire entre les photographies de l’album Binétruy (via les reproductions qui nous en restent, voir note 10) et celles de l’album [KC-456-FOL] plaident tout de même largement en faveur d’une attribution de ce dernier à Cañellas.

Toutefois, une autre observation vient nuancer cette appréciation. En effet, de ce que j’ai pu constater, aucune des photographies du recueil de la BnF ne peut, directement ou indirectement, être rapprochée de photographies signées et numérotées JMC : je n’ai pas réussi à reconnaître un seul des modèles du recueil de la BnF parmi les photographies connues signées JMC. De même pour les accessoires et éléments de décor : s’ils permettent des rapprochements avec d’autres photographies (comme dans la série du Modèle 588 ci-dessus), ces dernières ne font pas non plus partie du corpus des photographies signées et numérotées et ne permettent donc pas de confirmer définitivement l’attribution à Cañellas.

Autrement dit, pour toutes ces photographies — celles du recueil de la BnF et celles qui leur sont apparentées —, la présomption d’un travail exécuté par Cañellas repose avant tout sur les rapprochements possibles avec les tirages de l’album Binétruy.

Or, l’album Binétruy, qui fut sans doute vendu par correspondance, s’il est bien estampillé Cañellas (ou J.M.C.), n’a peut-être pas été commercialisé par Cañellas lui-même. Une hypothèse plausible serait qu’il l’ait été par son épouse et sa belle-sœur qui poursuivirent après son décès l’exploitation de la marque J.M.C. et donc la diffusion de ses photographies. Après son décès — mais peut-être même avant déjà, s’il s’avère qu’elles opéraient du vivant de Cañellas au sein du studio13.

D’où la possibilité que les nus de l’album Binétruy — et par conséquent ceux du recueil de la BnF également — n’aient pas été réalisés par Cañellas lui-même mais soient en fait des productions réalisées par l’une et/ou l’autre des deux femmes — sous l’ombrelle de la marque J.M.C. On pourrait alors parler de photographies de l’« atelier Cañellas » ou de l’« école Cañellas », produites par ses « élèves », comme on parle de tableaux produits par l’atelier d’un peintre de renom14.

Tout cela demande bien entendu à être étayé et confirmé. Mais je me demande si on n’en trouve pas un indice explicite dans la savoureuse photographie suivante (que j’attribue pour ma part à Cañellas) qui donne à voir une photographe exécutant le portrait d’une femme nue :

JMC s/n, coll. part.
JMC s/n, coll. part.

On peut se prendre à rêver que la photographe soit Jeanne Martin, l’épouse de Cañellas, ou Victorine-Colombe, sa belle-sœur… Voire, si la photographie fut prise par Cañellas, que l’une soit la photographe et l’autre le modèle nu !

Quoiqu’il en soit, le recueil [KC-456-FOL] n’a pas encore livré tous ses secrets.

Récapitulatif & revue des troupes

Ainsi, selon les décomptes effectués ci-dessus, la BnF détient aujourd’hui dans ses collections un ensemble répertorié de deux cent trente-trois photographies attribuées ou attribuables à Cañellas.

Trente-trois d’entre elles le sont de manière incontestable : le portrait d’Archdeacon, les six instantanés identifiés dans le recueil [VE-1449-PET FOL] et les vingt-six épreuves groupées dans le recueil [EO-153-PET FOL]. À ces dernières, on doit sans doute ajouter les deux épreuves versées au titre du dépôt légal (DL 174 et DL 177) qui, pour une raison inconnue, n’ont pas été insérées dans ce recueil. (Je me note d’en rechercher la trace.)

Les deux cents photographies de nu du recueil [KC-456-FOL] ont, elles, un statut moins assuré, même s’il existe de bonnes raisons de penser qu’elles sont de Cañellas — ou de l’« atelier Cañellas ».

On peut bien entendu envisager que d’autres réalisations de notre photographe figurent dans les fonds de la BnF, qui n’ont pas encore été repérées ni identifiées. Leur quête et leur identification exigeront un peu de temps, de ténacité et de chance. En tout état de cause, j’imagine que leur nombre resterait modeste.

Rappelons pour terminer que la BnF n’est pas la seule institution à vocation patrimoniale à conserver des travaux de Cañellas. Mais c’est la seule à conserver des photographies « de première main », déposées par le photographe en personne (et par sa veuve). On peut y voir, comme je l’ai évoqué plus haut, un témoignage de ses préoccupations artistiques et commerciales au cours de ses dernières années d’activité.

Parmi les autres institutions détentrices de photographies de Cañellas15, on peut citer les Archives photographiques de la Ville de Barcelone qui conservent notamment la collection des épreuves que détenait le dessinateur et peintre Pellicer (lien) et le musée de l’Empordà à Figueres, dont la collection présente, dans la variété des sujets, d’intéressantes similarités avec le recueil [EO-153-PET FOL] de la BnF (lien). Sans oublier l’exceptionnel Album Rubaudonadeu et ses cinq cent cinquante-cinq vues de la région de l’Alt Empordà prises durant l’hiver 1888-1889. L’album, intégralement numérisé, est conservé à la Bibliothèque Fages de Climent à Figueres.

La Hispanic Society of America à New York détient également une série de photographies de Cañellas prises autour de Barcelone à l’occasion d’un séjour à l’été 1891. Elles ne sont malheureusement pas exposées et n’ont, semble-t-il, pas été numérisées, du moins pas mises à la disposition du public.

À Paris même, la Bibliothèque historique de la Ville de Paris possède un grand format de JMC 2500 (inauguration du monument à Gambetta) et trois instantanés de rue centrés sur des tramways et des omnibus (lien). Le musée Carnavalet conserve des portraits de danseuses de cabaret, possiblement du Moulin-Rouge (dont Traviata). Les musées Rodin et Bourdelle sont également en possession d’une ou de plusieurs photographies de Cañellas.

À ce jour, toutes institutions confondues, le nombre de photographies répertoriées n’excède sans doute pas le millier d’épreuves, dont la plus grosse part est due à l’Album Rubaudonadeu et au recueil [KC-456-FOL] de la BnF.

Les autres photographies connues de Cañellas — pour l’essentiel des nus — relèvent de collections privées. Leur nombre pourrait être important (plusieurs centaines). Elles font régulièrement surface à l’occasion de ventes aux enchères — mais à des prix souvent déraisonnables.

Autant dire que le catalogue raisonné des œuvres de Cañellas n’est pas encore établi. On y travaille !

Notes & références

1
BnF, Estampes & Photographie, cote KC-456-FOL.
Auteur : Cañellas, Josep Maria (1856-1902). Photographe présumé
Titre : [Recueil. Nus féminins]
Date : [Vers 1900]
Desc. : Un album de 200 photogr. pos. sur papier aristotype ; 36 x 48 cm (vol.)
Note : Étiquette imprimée sous chaque photographie, avec numérotation de 401 à 600

Dans la base de données Photographie des Artistes, les reproductions des deux cents photographies du recueil BnF figurent dans la série : « Recueil. Nus féminins ».

Retour
2

On connaît en effet d’autres exemples d’albums de mélanges photographiques où apparaissent des vues de Cañellas.

Ainsi de l’album conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (cote 4-ALB-0004) intitulé « [Paris et ses environs : Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), Fontainebleau (Seine-et-Marne), Versailles (Yvelines) et Pierrefonds (Oise). Châteaux] » où figurent trois instantanés de rue de Cañellas.

Dans la base de données Photographie des Artistes, ces trois instantanés ont été regroupés dans la série « Paris et ses environs… ».

L’exploration un peu systématique de ce type de ressources (albums de mélanges) pourrait de fait permettre la mise au jour de nouvelles photographies de Cañellas.

Retour
3

Anna Capella, Jaume Santaló, Josep Maria Cañellas, Reus 1856-París 1902 : photographie des artistes, Figueres : Museu Empordà ; [Sant Lluís, Menorca] : Triangle Postals, 2005.

Retour
4

Le registre par auteur est, comme son nom l’indique, un index par nom d’auteur (ici, des photographes) des collections de la BnF. Il est constitué manuellement a posteriori et ne prétend pas à l’exhaustivité.

L’entrée « Cañellas, Josep Maria (J.M.C.) » recense sur trois pages vingt-sept entrées. La vingt-septième entrée, manuscrite et seule sur sa page (« militaires à cheval »), est vraisemblablement le doublon d’une autre (« Six militaires à cheval », soit la photographie signée JMC 325).

BnF, registre par auteurs, entrée Cañellas
Registre auteurs, Cañellas 1
BnF, registre par auteurs, entrée Cañellas
Registre auteurs, Cañellas 2
BnF, registre par auteurs, entrée Cañellas
Registre auteurs, Cañellas 3

Les vingt-six premières entrées sont toutes groupées sous la cote EO-153-PET FOL qui a donc servi de référence principale pour la rédaction de l’entrée dans le registre.

Retour
5

Dans sa monographie, Alain Fourquier rapporte de façon incorrecte que Cañellas « dépose […] le 3 juin, trois photographies ». Or, on lit bien dans le registre, à la colonne Numéro d’ordre, « 221 à 231 » puis « 232 », soit un ensemble de douze photographies :

BnF, registre du dépôt légal, entrée Cañellas
Registre D.L., 3 juin 1899

Alain Fourquier, Josep Maria Cañellas (1856 – 1902), Premier photographe de l’instantané à Paris, Paris, Au bibliophile parisien, 2008 (pp. 7-8).

Retour
6

Jusqu’ici, je n’ai pas été en mesure d’établir la liste des photographies de Cañellas sélectionnées pour ce concours. Peut-être est-elle consignée dans l’un des nombreux documents produits par l’administration de l’Exposition ?

Le seul élément dont je dispose est une indication manuscrite portée au dos des deux portraits signés Cañellas de la danseuse Anita Caro Feria selon laquelle ils auraient fait partie de la sélection montrée à l’Exposition universelle (voir dans la base de données les commentaires attachés à ces deux portraits, id. 263 et id. 264).

Manifestement, la sélection de photographies présentée par Cañellas à l’Exposition ne comportait pas uniquement des nus.

Retour
7

Sur la poursuite des activités commerciales autour de la marque J.M.C. par la veuve et la belle-sœur de Cañellas, je renvoie ici aux billets Le Mystère des sœurs Martin et Le « Moment Wagram » de Josep Maria Cañellas.

Voir également les hypothèses émises en fin du présent billet à propos du recueil [KC-456-FOL].

Retour
8

J’avais déjà observé cette apparente indifférence au classement chronologique à propos des « cartes-référence » que faisait tirer Cañellas et qui lui servaient de catalogue commercial. Je renvoie ici au paragraphe « Matériel commercial » dans le billet À propos de la numérotation des photographies de Josep Maria Cañellas.

Dans le cas présent, l’éparpillement des photographies ne me semble pas non plus se justifier par des regroupements alternatifs, en groupant par exemple les modèles par types de pose ou par l’usage de tel ou tel accessoire — mais peut-être la logique d’ordonnancement de l’album m’échappe-t-elle.

Toutefois, en admettant qu’un tel album répondait avant tout à des considérations commerciales, il s’avérait peut-être un peu vain, de ce point de vue, de vouloir classer et ordonner soigneusement les photographies. Si l’objectif avec un tel catalogue était in fine d’amener le chaland à sélectionner et commander le plus grand nombre possible de photographies, alors une répétition trop rapprochée des vues d’un même modèle se révélait peut-être un peu trop monotone et du coup contreproductive. En revanche, un saupoudrage des vues de ce même modèle à différents endroits du catalogue pouvait favoriser leur sélection dans le panier d’achat.

Les ressorts du marketing de l’achat impulsif ne datent pas d’hier !

Retour
9

Concernant l’existence de ces albums signés Cañellas et diffusés par voie postale, je renvoie aux éléments relevés à la fin du billet Le mystère des sœurs Martin.

La pratique semble avoir été assez courante à l’époque : on retrouve très-régulièrement de telles annonces pour des albums ou de simples séries de photographies (de nu, mais sans doute également de vraie pornographie) dans les innombrables revues frivoles, lestes ou grivoises proliférant au tournant du siècle. Ainsi, entre mille autres exemples, de l’avant-dernière page de la revue Le Rire du 22 sept. 1900, où l’on trouve plusieurs annonces de ce type, dont une de Richard Gennert — qui rediffusera sous son nom des nus de Cañellas et qui sera traduit en justice quelques années plus tard pour outrage aux mœurs et obscénité — et une autre de Recknagel (grand pourvoyeur bavarois de nus académiques pour les revues d’Amédée Vignola) :

Page de publicité de la revue Le Rire (22/09/1900).
Détail d’une page de publicités extraite de la revue Le Rire du 22 sept. 1900. Source BnF/Gallica.

À la lecture de tels encarts, dont les euphémismes (« curiosités ») ne tromperont pas grand monde, on peut se faire une assez bonne image du lectorat de cette presse et de ses préoccupations en matière d’art photographique.

Retour
10

Des quarante photographies de l’album que possédait François Binétruy, j’ai connaissance des reproductions d’une petite trentaine d’entre elles.

La plupart de ces dernières peuvent être rapprochées des photographies du recueil de la BnF, soit qu’elles y figurent telles quelles, soit qu’elles se rattachent par le modèle à une série attestée dans le recueil, soit enfin qu’elles s’y rattachent par la nature de la composition (accessoires, décors et mises en scène).

En voici un inventaire.

Note — Les liens sous chaque photographie donnent accès aux notices correspondantes (photographie ou série) dans la base de données.

Photographies présentes dans le recueil BnF.

Photographies relevant d’une série présente dans le recueil BnF.

Photographies d’un style comparable à celui des photographies du recueil BnF.

Combinée à l’indéniable unité stylistique des photographies du recueil de la BnF, l’accumulation des rapprochements entre les photographies issues de l’album signé Cañellas et celles du recueil BnF me semble largement valider l’hypothèse de Cañellas comme photographe présumé de ce dernier.

Retour
11

Cela semble aller de soi : un photographe ne convoque pas un modèle en studio pour réaliser une unique photographie, a fortiori lorsqu’il s’agit de nus. On peut en déduire que toute photographie avec tel ou tel modèle s’inscrit (presque) toujours dans une série, soit qu’il s’agisse pour le photographe de multiplier les prises afin de maximiser ses chances d’obtenir le « bon » résultat, soit qu’il s’agisse de suivre un scénario et d’en réaliser les photogrammes. Mais bien d’autres motivations sont à envisager, et notamment celles relatives aux travaux de commande exécutés par le photographe pour le compte d’un tiers, par exemple un sculpteur ou un peintre. Le photographe suit alors les consignes qui lui ont été spécifiées.

Sur un autre plan, il faudrait se pencher sur les conditions pécunières selon lesquelles le modèle vient à poser chez un photographe. C’est une question à laquelle je n’ai pas encore de réponse réellement satisfaisante. Les informations que j’ai pu glaner jusqu’ici ne m’ont pas apporté grande satisfaction. Mais je concède n’avoir pas bien exploré le sujet.

Retour
12

À ce jour, j’ai rassemblé dans la base de données Photographie des Artistes un peu plus d’un millier de références à des nus signés ou attribuables à Cañellas qu’on peut consulter ici-même (voir la catégorie regroupant les nus).

Il est avéré que ce corpus est très loin d’être exhaustif. De ce que j’ai pu constater en parcourant le fonds d’un éminent collectionneur par exemple, plusieurs centaines d’épreuves seraient encore à recenser. Et on est encore loin des volumes qu’annonçait Cañellas dans ses encarts publicitaires.

Plus généralement, concernant l’établissement du corpus des photographies de Cañellas, je renvoie aux éléments de discussion avancés dans le billet À propos de la numérotation des photographies de Josep Maria Cañellas.

Retour
13

Ce qui semble très vraisemblable et permet de justifier la poursuite des activités du studio par les deux femmes après la mort de Cañellas.

C’était du reste une pratique assez répandue pour les photographes de l’époque de faire appel à des proches pour les assister dans leurs travaux, et en particulier de faire appel à leurs épouses, filles ou maîtresses. (Si elle n’a pas déjà été menée, une étude sur ce sujet serait la bienvenue.)

Une explication additionnelle à l’activité opérationnelle de Jeanne et Victorine-Colombe Martin pourrait être liée à une possible dégradation de la santé de Cañellas durant les derniers mois de son existence ; sans qu’on en connaisse les raisons, il meurt en effet très jeune, à l’âge de 46 ans. La maladie pourrait l’avoir amené à progressivement passer la main à son épouse et à sa belle-sœur.

Retour
14

En poursuivant le propos de la note 13 précédente, l’hypothèse avancée pourrait être élargie encore, dans l’esprit des conclusions que je donnai au billet Le « moment Wagram » de Josep Maria Cañellas. J’y évoquais l’influence que me semblent avoir exercée sur Cañellas, dans les dernières années de sa vie, son épouse et sa belle-sœur.

Si cette interprétation est correcte, alors pourquoi ne pas imaginer, au cours des années Wagram (1898-1902), une prise en main progressive par les deux femmes des réalisations du studio J.M.C. ? Et donc des nus — avec toute l’intendance sous-jacente : recrutement des modèles, organisation des rendez-vous, préparation des mises en scène et des décors, prises de vue, développements et tirages, règlement des prestations, constitution de catalogues comme celui du recueil [KC-456-FOL], prospection des distributeurs potentiels (Vignola), etc.

Dès lors, les termes du pouvoir conféré par Cañellas à son épouse quelques jours avant sa mort se justifieraient pleinement : non seulement s’agissait-il de léguer en bonne et due forme un bien commercial, mais le legs se justifiait d’autant mieux que la légataire avait toute légitimité technique pour le recevoir.

Resterait alors une dernière question : pourquoi Jeanne Martin et sa sœur mirent-elles un terme trois ans plus tard (août 1905) aux activités de la marque J.M.C. ? Finirent-elles par se lasser de photographier des femmes nues ? La concurrence était-elle trop rude ? Le filon de la photographie de nu s’avérait-il trop incertain ? Furent-elles aux prises avec la police des mœurs et sermonées par le bienheureux Bérenger ? La mise à prix du fonds et du matériel (6 000 Frs) laisse entendre que l’affaire, sans être catastrophique, n’était peut-être pas des plus florissantes.

Mais peut-être suis-je en train de m’égarer et les raisons de la liquidation de la marque J.M.C. relèvent-elles d’un tout autre ordre. L’enquête doit se poursuivre.

Retour
15

Pour une liste plus complète de ces institutions, voir les références fournies dans le catalogue de l’exposition tenue au musée de l’Empordà en 2005 : Anna Capella, Jaume Santaló, op. cit., p. 6

Retour

Mots-clés

Josep Maria Cañellas ; Bibliothèque nationale de France ; B.N. ; BnF ; dépôt légal ; photographies ; recueils ; albums ; nus

Haut de page

Haut de page